On aimerait croire que seules les compétences comptent. Que ton CV parle pour toi. Mais les études sont formelles : en France, le prénom qui figure en haut de ton CV change tes chances d'être rappelé. Et pas qu'un peu.
L'étude qui a tout lancé : le testing
Le principe du testing est simple et imparable. Des chercheurs envoient des CV strictement identiques — même formation, même expérience, même adresse — en ne changeant qu'une seule variable : le prénom.
L'étude de référence en France, c'est celle de Duguet, Leandri, L'Horty et Petit (2010, TEPP - Fédération de recherche du CNRS). Les résultats sont sans appel :
- Un candidat prénommé Mohammed reçoit en moyenne 3 fois moins de rappels qu'un candidat prénommé Thomas, à CV identique
- Le taux de rappel chute de 16% à 5% quand le prénom "sonne" maghrébin
- L'écart est encore plus marqué pour les femmes : Fatima vs Nathalie, c'est 4 fois moins de réponses positives
D'autres études confirment
Ce n'est pas une étude isolée. Le phénomène est mesuré et reproductible :
- ISM Corum (2014) — testing sur 3 000 offres d'emploi à Lyon. Résultat : les candidats au prénom à consonance étrangère reçoivent 40% de réponses en moins
- Baromètre du Défenseur des droits (2020) — l'origine (réelle ou supposée) reste le premier critère de discrimination à l'emploi en France
- Étude de la DARES (2021) — testing sur 5 000 offres dans 8 grandes villes. Les candidats au prénom "Julien" ont 47% de chances de plus d'être rappelés que les candidats au prénom "Mohamed"
Ce n'est pas que l'emploi
La discrimination par le prénom touche aussi :
Le logement. Une étude SOS Racisme (2019) montre qu'un dossier locatif au nom de "Abdel Kader" a 28% de chances en moins d'obtenir une visite qu'un dossier au nom de "Pierre".
L'école. Des recherches en sciences de l'éducation (Brinbaum et Kieffer, 2009) montrent que les enseignants, inconsciemment, ont des attentes différentes selon le prénom de l'élève. Un "Kévin" ou un "Jordan" est perçu comme moins scolaire qu'un "Antoine" — avant même d'avoir rendu un seul devoir.
La vie quotidienne. Des expériences de terrain montrent des différences de traitement dans les commerces, les administrations et même les cabinets médicaux en fonction du prénom de la personne.
Pourquoi ça se produit
Les psychologues parlent de "biais implicites". Personne ne se dit consciemment "je vais discriminer ce candidat". Mais le cerveau fait des associations automatiques :
- Prénom → origine supposée → stéréotypes associés
- Prénom "populaire" (Kévin, Jordan) → milieu social supposé → jugement
- Prénom "ancien" (Gérard, Monique) → âge supposé → discrimination
C'est un biais, pas une décision rationnelle. Et c'est justement ce qui le rend si difficile à combattre.
Le CV anonyme : solution ou illusion ?
Le CV anonyme — sans nom, prénom ni photo — a été expérimenté en France entre 2009 et 2015. Les résultats sont... mitigés.
L'évaluation menée par le CREST (Centre de Recherche en Économie et Statistique) a montré un effet paradoxal : dans certains cas, le CV anonyme réduisait les chances des candidats discriminés. Pourquoi ? Parce que certains recruteurs, conscients de leurs biais, faisaient un effort de diversité quand ils voyaient le prénom — et ne le faisaient plus sans cette information.
La loi de 2006 qui rendait le CV anonyme obligatoire pour les entreprises de plus de 50 salariés n'a jamais été appliquée. Son décret d'application n'a jamais été publié.
Ce qui marche vraiment
- Le testing régulier — quand les entreprises savent qu'elles peuvent être testées, elles font plus attention
- La formation aux biais inconscients — efficace à court terme, mais les effets s'estompent sans rappels réguliers
- Les méthodes de recrutement structurées — grilles d'évaluation objectives, entretiens standardisés, mises en situation
- La transparence des données — publier les taux de diversité des recrutements, c'est le meilleur désinfectant
Faut-il en tenir compte quand on choisit un prénom ?
Question délicate. On peut comprendre des parents qui veulent "protéger" leur enfant en choisissant un prénom passe-partout. Mais adapter son choix à la discrimination, c'est aussi capituler devant elle.
Franchement, le problème n'est pas dans le prénom. Il est dans le regard de ceux qui discriminent. Aucun parent ne devrait avoir à renoncer au prénom qu'il aime par peur du rejet.
Pour aller plus loin : notre article sur l'influence du prénom sur la réussite explore le sujet sous un angle complémentaire. Et le guide pour choisir un prénom aborde aussi cette question. Voir enfin les erreurs à éviter dans le choix d'un prénom.
Dernière mise à jour : 15 juin 2026